Quels sont les secrets qui font un bon récit, une vraie histoire, une narration parfaitement réussie ?  Voici le premier secret le mieux gardé d’une bonne histoire : la mise à distance.

L’air de rien

Le premier secret le mieux gardé d’une bonne histoire : la mise à distance.

J’ai donc promis, et je tiens mes promesses, de visiter les caves du Vatican, à savoir : les secrets les plus cachés qui font un bon récit, une vraie histoire, une narration parfaitement réussie. J’ai déjà eu dans mon bureau de curieux consultants, tel cet étonnant « professeur Georges », qui se faisaient fort de passer au crible de logiciels et d’algorithmes des scénarios ou des projets de séries. Ils étaient certains, par la moulinette de l’ordinateur, de dire d’avance si un récit allait faire fonctionner ou non. Faire de l’audience ou non. Pour un juste prix bien sûr, mais on fera une remise de fin d’année. Cela me rappelait cet ancien responsable d’un service d’études soviétiques, rencontré jadis à Moscou dans le cadre du Group of European Audiences Researchers, qui prétendait que les audiences TV étaient déterminées par les rayonnements magnétiques du soleil…

Si raconter une bonne histoire n’était qu’une affaire mécanique, nous confierions à des robots cette tâche. Mais pas plus qu’il n’est possible de faire produire un hit musical par un ordinateur, même en programmant toutes les règles connues d’un succès dans les charts, il n’existe en vérité de recette toute faite pour savoir raconter. Il y a bien des logiques profondes – nous y viendrons bientôt en parlant des courbes bien connues de Vonnegut – mais trop imprécises pour servir à quoi que ce soit.

Mais alors quoi ? Une bonne histoire, cela est une affaire de hasard, de circonstance ? de coup de chance, de talent, de contexte et de culture ? Chacun sait bien en lui-même que non. Si l’on ne peut pas dire d’avance ce qui fera une belle histoire, chacun, après en avoir entendue une bien narrée, sait reconnaître et discerner le coup réussi. On reconnaît immédiatement une histoire réussie. Mais pourquoi ? Quels sont nos critères rétrospectifs, dans le rétroviseur ? Quels sont donc les grands principes qui nous aident, non pas à écrire d’avance un bon récit, mais à dire après l’avoir entendu : ça c’est bon ! voilà qui va marcher ! ça c’est réussi !?

Alors voilà. Dans les prochaines chroniques, nous allons passer en revue générale ces principes de discernement, de jugement, qui nous font donner un avis juste sur ce qu’est un récit réussi. Et là, tout de suite, je veux mettre en lumière l’archi-critère, le principe des principes. Celui que Platon et Aristote avaient parfaitement compris sous la double appellation curieuse de mimésis (pour tout récit) et de catharsis (pour la tragédie). Deux mots compliqués mais qui cachent quelque chose de tout simple.

Un bon récit, disent-ils, doit être mimétique, c’est-à-dire ressembler à la vie réelle, représenter ce que nous vivons, nos passions, nos émotions. Ça doit ressembler à ce que nous vivons. Mais attention, il y a un piège ! un tour d’esprit qu’il faut connaître. Une bonne histoire doit donc être une re-présentation ; elle doit projeter comme sur un écran ce que nous vivons, pour ainsi dire nous le mettre sous les yeux. Cela signifie qu’une bonne histoire doit aussi créer de la distance, de l’éloignement : elle doit tenir, à bout de bras devant nous, la vie que nous visons tous les jours. Une histoire doit mimer la vie, mais cela veut dire surtout qu’elle doit la tenir à distance, y laisser la part du rêve, de la fantaisie. Elle doit ressembler à la vie mais ne surtout pas s’y identifier. Une bonne histoire ressemble à la vie mais n’est pas la vie. Les récits s’engouffrent dans cet espace minuscule et magique du « ressembler à » et de ne pas « être identique à ». Ça doit ressembler à la vie mais ne pas être la vie. Être ressemblant, mais permettre « d’échapper à la réalité » – comme le rappelle ces jours-ci Éric Toledano en évoquant la nouvelle série d’Arte (En thérapie).

Une bonne tragédie, disent aussi les Anciens, doit être cathartique, c’est-à-dire purifier, purger, nettoyer nos passions. Aristote va très loin en faisant un parallèle évident entre cette purgation et l’éjaculation. C’est brutal et fort : montrer les ravages de l’amour pour vider de notre âme les passions. Montrer la mort pour faire saillir nos peurs ancestrales. Faire naître la pitié et la terreur en particulier pour nous en débarrasser. Montrer le danger pour nous permettre de nous y confronter, pour ainsi dire en jouant. C’est donc le jeu, justement avec la mort, l’amour, le danger, la vie, que le récit introduit. Nous adorons les romans policiers parce que nous y jouons avec la mort et purifions notre angoisse sans objet pour la laisser prendre enfin une forme nette mais sans risque. J’y reviendrai aussi.

Une ressemblance qui est une mise à distance, une purification qui est un éloignement : voilà posé un premier principe, le plus grand peut-être, d’un bon récit. Il crée l’écart avec l’être tel qu’il est et avec nous-mêmes tels que nous sommes. Il met de la magie dans l’être et dans l’esprit. Une belle histoire fait la différence

Emmanuel TOURPE

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Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


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