Compositeur reconnu internationalement, Philippe Schoeller est l’auteur de quelque 80 œuvres de musique classique et de plusieurs musiques pour le cinéma, dont celle pour L’Exercice de l’État qui reçoit le César de la meilleure musique en 2012. Rencontre.

L’art de composer de la musique, d’initier un mouvement ou une émotion par le biais de l’agencement des sons est une affaire de longue haleine mais aussi de destin, à en croire Philippe Schoeller. Cet art est considéré comme élitiste à cause de génies comme Mozart ou Beethoven, mais aussi nécessaire au regard d’une époque qui ne sait plus se passer de son, qu’il soit bon ou mauvais. Qu’elle soit pour accompagner l’image au cinéma ou emplir une salle de concert, la musique est un voyage qui commence dans l’âme du compositeur.

Naître à soi-même

Philippe SchoellerPhilippe Schoeller, fort de plus de quatre-vingts œuvres, a notamment reçu le Grand Prix de la musique symphonique de la SACEM en 2018 et le César de la meilleure musique pour le film L’Exercice de l’État en 2012.

« On naît avec une certaine nature et, à un moment donné, on éprouve la nécessité de naître à soi-même. Quand, enfant, mes parents mettaient les disques des Brandebourgeois de Bach, les Quatre saisons de Vivaldi, je ne pouvais faire autre chose que de danser, se souvient le compositeur. Donc, naître à soi-même, c’est peut-être trouver le mouvement dans lequel on se sent vivre. Et cela peut venir très jeune. J’ai décidé de vraiment me mettre au piano très tard. Mais j’avais ce fantasme, après une adolescence compliquée, de devenir compositeur. Et je ne me suis pas trompé sur ce que je voulais faire. »

Cette révélation vient assez tôt, alors que ses premières émotions d’enfant le submergent quand il découvre qu’il peut « voir écrit l’invisible de son écoute » sur une partition. Après une jeunesse destinée aux sciences et aux mathématiques au lycée Lakanal, il rencontre deux figures marquantes de la musique, déterminantes pour lui : Pierre Boulez et Henri Dutilleux ; il remporte d’ailleurs un prix au concours de composition qui porte le nom de ce dernier, en 1990.

« Apprendre n’est pas une chose passive, il faut apprendre à apprendre. » Des cours de Michel Serres au Collège de France à ceux de Béatrice Berstel, grande claveciniste baroque qui enseignait le contrepoint, en passant par une formation de chef d’orchestre à l’École normale supérieure, Philippe Schoeller se nourrit et s’affûte le plus possible. « L’apprentissage est une structuration de l’être qui s’éclaire et se dévoile », rappelle-t-il à tous ceux qui envisageraient cette voie.

Au risque de la grande tradition musicale

De tradition classique, la grande, celle qui « lance les racines dans le futur » selon ses mots, Philippe Schoeller compose essentiellement de la musique de chambre (pas loin de quarante-cinq œuvres), mais aussi de la musique vocale (soliste ou chœur), de la musique pour ensemble orchestral ou encore de la musique symphonique.

Maîtrise des percussions, des voix, du souffle, des instruments multiples, comment parvenir à ce degré de composition ? « Chanter le plus tôt possible dans un chœur, c’est la meilleure formation pour l’oreille, mieux que de pratiquer le piano ou un autre instrument, qui est indispensable. La musique, ce n’est jamais seul, c’est ensemble, car le but est de relier les choses. » D’autant que composer signifie également « transmettre le nécessaire à chacun des cent vingt musiciens d’un orchestre symphonique classique afin qu’il puisse s’exprimer en interprétant le texte, tel un acteur interprétant le personnage d’une pièce de théâtre. »

« Être compositeur c’est écrire l’invisible, écrire l’écoute, au sens le plus large comme le plus précis – c’est-à-dire au sens traditionnel, comme Mozart, Beethoven, Malher ou Stravinsky, comme au sens plus actuel avec ordinateurs, studio, composition avec électronique. Écrire signifie aussi inventer, transcrire les énergies et formes écloses dans l’imagination », en vue de « partager l’émotion et l’intelligence du texte » sur scène lors du concert.

Entre méditation, état monacal et vitalité extrême, sa démarche intérieure pour arriver à la composition a supposé beaucoup de sacrifices, mais surtout un sens aiguisé du risque. « Composer », en somme, « c’est sacré, complètement dangereux, à la mesure du mystère d’être en vie », résume-t-il pour évoquer cette vocation. Mais c’est aussi « écouter, vibrer, éprouver la nécessité de construire, de penser la musique déjà là, comme si, entendue, elle embrasait la forêt de sa propre musique. » Et de citer saint Augustin : « C’est en marchant sur ton chemin que tu es » pour expliquer la dynamique du risque. « Le risque est ontologique, dans le sens où emprunter la voie initiatique de la grande tradition de la musique classique dans les années 1970 est risqué. Face à moi, j’avais les Beatles et le black metal. » Et cela supposait de se positionner de manière radicale, entière et absolue. Voilà pourquoi cette phrase de Hölderlin, « là où croît le péril naît ce qui sauve », est devenue sa devise et son principe de vie.

De l’orchestre philharmonique à la musique de films

Deux licences, respectivement en logique et en musicologie, et un master 2 en philosophie de l’art plus tard, Philippe Schoeller décide alors de se consacrer véritablement à son art et trouve des musiciens pour jouer ses partitions. « J’avais une nécessité éthique de me construire, comme un échafaudage, c’était un besoin impérieux. Car au fond, j’avais une pulsion mégalomane qui me faisait dire : ‘‘Beethoven, attention, j’arrive !’’ J’étais persuadé de pouvoir devenir un grand compositeur. Mais c’est ça être compositeur, avoir l’arrogance de se mettre face à Mozart, Beethoven, Mahler ou Wagner. Puis j’avais cette fascination pour le cinéma. Le monde symbolique me passionnait. »

En 2006, il se lance donc dans la composition de musiques de films. Fort de son expérience et de sa sensibilité, cinéphile chevronné, il sait aisément s’adapter à l’image et remporte le César de la meilleure musique pour L’Exercice de l’État en 2012. Quatre autres long-métrages bénéficient de sa musique, comme Versailles (2008) de son frère Pierre Schoeller et Dans la forêt (2016) de Gilles Marchand. Il compose également la musique de trois films muets, dont celle de J’accuse (1919) d’Abel Gance, en 2014, réalisée en partie dans les studios de l’IRCAM pour la création électronique et donnée en ciné-concert par l’Orchestre philharmonique de Radio France.

« La spécificité très singulière de la musique pour l’image est l’écoute flottante”, parce que personne ne va faire l’expérience de vingt-quatre images par seconde sur un écran pour être dans la véritable “écoute de la musique” d’un concert vivant, avec des musiciens vivants, précise-t-il. Une telle scène d’écoute de la musique est comme un écran vertical qui a basculé. » Voilà sa vision de la musique de film : elle « doit être construite avec cette écoute inconsciente, dans la perception d’un climat, d’un parfum, d’un environnement tout autant trans-perceptuel qu’émotionnel, qui détermine le climat synesthésique où évolue le lien œil-oreille et où se construit peu à peu l’émotion. »

En 2017, l’Orchestre philharmonique de Radio France célèbre les soixante ans du compositeur reconnu à l’international et joue pour l’occasion deux de ses œuvres : le concerto pour violoncelle The Eyes of the Wind et Âme, Deuxième symphonie.

Louise ALMÉRAS

 



 

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