De tout temps, le jeu fut une activité extrêmement sérieuse. Certaines traditions perdurent, d’autres se meurent peu à peu sous les coups de l’individualisme contemporain. Le réalisateur slovène Matjaž Ivanišin s’en fait le témoin et le thuriféraire dans un documentaire aux accents poétiques et physiques, mais hélas rarement anthropologiques.

Réalisé en 2017, présenté et primé au FIDMarseille et à Belfort, Playing Men était resté jusqu’à présent inédit en France. Il sort en VàD sur le site de Shellac ce jeudi 7 mai, en attendant une sortie prochaine en DVD et des séances spéciales en la présence du réalisateur.

Synopsis – À une époque qui pourrait être la nôtre, quelque part au bord de la Méditerranée, les hommes jouent comme s’il en dépendait de leur vie, mais avec une joie désinvolte. Lutter, faire rouler un fromage dans les rues du village ou réciter rapidement les bons numéros sont ici des occupations de la plus haute importance.

Juxtaposition de saynètes

Quelque part au bord de la Méditerranée… Dans la première partie de son film, le réalisateur slovène promène sa caméra de contrées en contrées, de la Turquie à la Sicile en passant par l’Italie et la Croatie, à la découverte des « jeux d’hommes », qui forgent les communautés et traversent les générations. La lumière méridionale baigne chacune de ces occupations masculines, qui s’enchaînent sans que l’on comprenne de prime abord, au-delà de la thématique clairement identifiée, le fil narratif.

Lutte physique, lancer de fromages, batailles de main tout en chiffres, lancer de poids, danse traditionnelle… Les saynètes juxtaposées donnent l’impression d’un engagement physique sans retenue, comme si ces hommes mettaient le poids de leur existence dans leur propre corps, lancés dans le jeu. De la lutte archaïque, presque primale, à l’élaboration de sautillements primesautiers, ils forgent dans leurs échanges étonnamment récréatifs et incontestablement sérieux une communauté au sein de laquelle la femme n’a guère sa place.

Le film pourrait s’arrêter à cette seule perspective historique, renforcée par des images au grain ancien, s’il n’y avait ce doute, cette remise en question – mise en scène de manière un peu trop facile, bien qu’efficace – de Matjaž Ivanišin. Que dire de ces scènes ? Qu’en comprendre ? Ce collectif délicieusement suranné n’a plus cours aujourd’hui : le voilà seul, ainsi que ses personnages, accoudé au zinc, une bière mousseuse devant lui. Comme en écho, il n’est question que du jeu des désabusés, ce plaisir que l’on trouve dans les femmes que l’on paye, jusqu’au masochisme.

Du corps physique au corps national

Le jeu collectif traverse cette dépression pour entrer dans une ultime partie : la liesse populaire, celle du peuple croate au lendemain de la victoire de son champion, Goran Ivanišević, vainqueur de Wimbledon en 2001. L’intelligence du documentaire réside dans cette triple étape : la communauté au service de chaque homme, l’homme face à lui-même, l’homme seul pour la communauté, qui intègre alors les femmes, spectatrices parmi les spectateurs. Nous pensons à la danse qui a suivi la même évolution, des pratiques collectives qui incluaient toute la communauté (jusqu’aux enfants, aux vieillards et aux femmes enceintes) au déchaînement en solitaire sur la piste des boîtes de nuit, en passant par les danses de salon en couple.

Dans cette ultime étape, celle de notre époque contemporaine qui se réjouit du succès de « ses » champions locaux, la communauté tout entière vibre, mais c’est une fierté sans engagement concret, physique, charnel, une fierté sans corps, enfin, sinon celui idéologisé dans le concept de nation.

Il y a dans l’écriture de Playing Men ce même constat désabusé – en témoigne le regard lointain récurrent du réalisateur, de l’ouverture à la fin – sur une forme d’individualisme généralisé que nous rencontrons dans bien des œuvres artistiques, cinématographiques aussi bien que musicales – la chanson « Dégénération » du groupe québécois Mes Aïeux nous revient en mémoire, au moment d’écrire cette critique.

La faille anthropologique

Le documentaire mêle des moments de poésie et des séquences frénétiques, soulignant constamment la dualité entre l’individuel et le collectif. Mais Matjaž Ivanišin reste hélas trop en surface en se contentant de montrer des réalités ; il n’explore par exemple jamais la thématique même de son œuvre, à savoir le jeu lui-même, son sens, son histoire, son secret immémorial.

La parole introductive contenait pourtant une promesse : seul l’homme qui se relève entier après être tombé de tout son poids au fond de ses propres abysses peut jouer. Le jeu n’est pas une affaire enfantine ; il est « pour un garçon la chose la plus importante dans la vie », écrivait en son temps Baden-Powell, fondateur du scoutisme dont la pédagogie repose essentiellement sur le jeu, qui n’est pas qu’une frivole activité, mais un lieu d’apprentissage avec le bénéfice du plaisir.

Le jeu est au cœur de la socialisation, du désir relationnel, ainsi que l’ont montré des penseurs aussi différents que Donald Winnicott, Lev Vygotsky, Jean Piaget ou encore le philosophe allemand Josef Pieper, dont le concept de loisir intègre la dimension du jeu dans son lumineux ouvrage Le loisir comme fondement de la culture. C’est tout une faille métaphysique qui méritait d’être explorée, une anthropologie qui aurait pu se déployer – le jeu comme condition de culture, voire de civilisation – si Matjaž Ivanišin ne s’était pas contenté de décrire extérieurement l’effondrement d’un monde et l’avènement d’un autre.

Pierre MONASTIER

avec Pauline Angot et Marie-Claude Gelin

Voir le film : plate-forme VàD de Shellac

 

 

Crédits photographiques : Shellac

 



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