Du Cabinet du docteur Caligari en 1920 jusqu’à la nouvelle série d’Arte, En thérapie, cinéma et psychanalyse entretiennent des relations riches et variées. En témoignent les œuvres de nombreux réalisateurs tels que Woody Allen, Nanni Moretti, Arnaud Desplechin ou encore Alfred Hitchcock.

La psychanalyse : un thème fécond

Il semble facile de mettre l’accent sur les points communs entre cinéma et psychanalyse, ne serait-ce que du point de vue du vocabulaire : ainsi parle-t-on çà et là de séance, d’écran, de projection, d’identification et, bien entendu, de représentation. La place du psychanalyste peut être mise en question également : est-il spectateur ou démiurge ? Dans son cabinet, lors d’une séance, tout passe par les mots qui donnent naissance à des images. Ce que raconte l’analysant va se déployer sous le regard de son analyste qui va lui proposer des outils pour comprendre d’où viennent ses maux, traduits par ses propres mots – parfois trahis par des lapsus. Cette définition, on le voit, s’avère très proche de ce qui se passe au cinéma : un scénariste, qui a inventé une histoire, la voit prendre corps grâce à la caméra. Des mots et des images, lors d’une séance de cinéma comme lors d’une séance d’analyse.

Il n’est donc pas étonnant que de nombreux réalisateurs aient eu envie, besoin, d’accueillir la psychanalyse dans leurs œuvres et ce finalement assez tôt puisque dès 1920, les spectateurs découvrent une interrogation sur la folie, grâce au récit raconté par un narrateur fou dans le film allemand de Robert Wiene, Le Cabinet du docteur Caligari.

Il serait par ailleurs difficile de parler de cinéma et de psychanalyse sans citer Woody Allen. Son œuvre est en effet intimement liée à cette question et le réalisateur incarne lui-même l’archétype du névrosé, dont les traumas infantiles l’empêchent de vivre. Sa filmographie pourrait presque être vue comme une parodie du lien unissant le patient et son analyste, à l’instar de ce que l’on trouve dans What’s New, Pussycat ? (1965).

La psychanalyse au cœur de la création

Mais là où la présence de la psychanalyse est le plus intéressant, c’est lorsqu’elle met en lumière le mécanisme même de la création plutôt que de ne servir que de thème à la narration. Cette dimension nous semble particulièrement passionnante dans le travail de deux réalisateurs.

Le premier est l’Italien Nanni Moretti. Grâce à l’autofiction, son œuvre offre une réflexion sur l’intime et la possibilité d’un engagement politique et citoyen au cœur de l’Italie actuelle. Mais il met également en scène la question du deuil, qu’il s’agisse d’un deuil intime – la perte d’un fils dans le merveilleux La Chambre du fils par exemple (2001) – ou du deuil d’un moi disparu, d’un moi que la norme sociale ou familiale nous a forcé à abandonner – Habebus papam (2011). Dans ces deux œuvres, Nanni Moretti incarne un psychanalyste : dans le film de 2001, le docteur est lui-même confronté à une crise majeure, intime, familiale, face à la disparition de son fils. Lorsque l’adolescent meurt, le père était parti voir un patient dépressif : outre la douleur de cette perte, il s’agit pour lui de gérer la culpabilité paternelle. Dans le second film, le personnage du psychanalyste permet au pontife de prendre sa décision concernant sa nouvelle fonction au Vatican. Il n’est pas innocent que Nanni Moretti incarne l’analyste dans ses films puisque l’identification au réalisateur est patente : il est celui qui conduit l’autre à la connaissance, à la découverte de soi.

Le second réalisateur est Arnaud Desplechin, pour lequel la psychanalyse est ce qui innerve la création. En effet, « creuser » en psychanalyse revient à tâcher de découvrir un autre discours qui se déploie à notre insu. Tout n’est donc pas donné mais, au contraire, tout reste à découvrir, à dévoiler. Pour A. Desplechin, il ne s’agit pas de chercher le secret, la clef du personnage, mais plutôt ce qui l’agit à son insu, ce qui le met en crise, ce qui peut le faire déraper. En somme, tout ce qui peut donner de l’épaisseur aux personnages. La psychanalyse joue donc un rôle dans la manière d’élaborer les personnages. Pour le réalisateur de Roubaix, le cinéma révèle, comme la psychanalyse. Il s’est en effet souvent expliqué sur sa façon de tourner. C’est quand il tourne la scène que, parfois, il comprend ce qu’il a écrit. C’est le jeu de l’acteur qui révèle. Le tournage serait l’étincelle qui advient lors d’une séance d’analyse qui met au jour la ou les raison(s) du mal-être, le trauma originel…

En thérapie : psychanalyse pour les nuls 

Rien de tel dans la nouvelle série diffusée sur Arte depuis le 4 février : En thérapie. Elle prend le parti de représenter un cabinet d’analyste – interprété avec élégance et sensibilité par Frédéric Pierrot – dans lequel ses patients défilent au lendemain des attentats du Bataclan. L’idée est intéressante : s’interroger sur le rôle du psy tant dans nos vies que dans la société contemporaine, sur la tension qui existe entre un moi fracturé de diverses façons et celui qui est censé répondre à nos questions les plus intimes, aurait pu être fécond. Pourtant, les questions ne sont qu’effleurées, sans doute parce que les scénaristes n’ont de la psychanalyse qu’une connaissance partielle, que chez eux toutes les femmes sont hystériques, névrosées, nymphomanes et les pères des hommes castrés – forcément ! – et impuissants.

C’est dommage, le point de départ était intéressant, mais il aurait fallu lire la suite des œuvres de Freud et de Lacan en entier plutôt que se contenter de n’en citer que les incipits. C’est l’impression d’assister à la « psychanalyse pour les nuls » qui nous submerge assez rapidement face aux épisodes successifs d’En thérapie.

Hâtons-nous donc de revoir les films de Nanni Moretti, de Woody Allen et d’Alfred Hitchcock afin de ne pas rester sur ce malentendu…

Virginie LUPO

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Lire aussi : En thérapie : une psychanalyse parisienne post Bataclan

 



Crédits photographiques : Carole Bethuel



 

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