Le metteur en scène Silviu Purcărete nous parle de son unique film, Il était une fois Palilula, qui nous plonge dans un monde baroque et fou, où l’humour côtoie la frayeur.

Silviu Purcărete, metteur en scène roumain multi-récompensé pour ses créations à l’international au théâtre comme à l’opéra (il a reçu en 1995 le Golden Globe Peter-Brook du meilleur metteur en scène), s’est essayé au cinéma une seule fois, pour un résultat tout à fait étonnant. Il était une fois Palilula, sorti en 2012 en Roumanie, dépeint un univers imaginaire entre le Paradis et l’Enfer, bercé au son d’un orchestre tzigane ou d’un air de Verdi.

Dans cette petite ville perdue de Roumanie, les habitants hauts en couleur accueillent le docteur Serafim, jeune pédiatre qui raconte au fur et à mesure ses découvertes fantasques en ce lieu rythmé par la fête, la boisson et l’irrationnel. On se laisse vite transporter dans ce monde baroque et fou, où l’humour côtoie la frayeur. Cet objet insolite, aux plans soignés, compose aussi avec les codes propres au théâtre et à l’opéra. Le tableau final est à voir.

Le metteur en scène a répondu à nos questions, avant de partir monter L’Avare de Molière au Japon (en octobre).

 

Votre scénario contient une profusion d’imagination. Comment s’est passée l’écriture du film ?

Le travail a duré très longtemps, car au début c’était une histoire extrêmement longue avec laquelle on aurait pu faire une série, sur quarante heures de film environ. J’ai donc dû opérer une réduction du récit. Ce sont de petites histoires inspirées de faits réels. J’avais un ami médecin qui, dans sa jeunesse, a travaillé dans un hôpital d’une petite bourgade au fin fond de la Roumanie. Et il me racontait des anecdotes de là-bas très pittoresques. Je trouvais que chaque histoire et chaque personnage avait un grand potentiel surréaliste. Le point de départ est donc réel, chaque personnage source a vraiment existé. Ensuite, le reste est un travail d’imagination. Étant metteur en scène de théâtre, j’avais commencé à écrire sans avoir un vrai projet de film. L’idée est arrivée beaucoup plus tard, car personne ne pouvait s’aventurer dans une chose aussi inhabituelle. Aboutir au cinéma a été accidentel. Au départ, j’avais écrit une histoire cinématographique, sur la description d’un univers assez riche, complexe et bizarre. La première mouture était inspirée par La Divine comédie de Dante, et d’une longueur équivalente, avec l’idée de ce jeune arrivant dans cet univers quasi infernal, guidé par un fantôme. Quand l’idée du film est arrivée, j’ai écrit une version beaucoup plus concentrée et simplifiée. Mais, idéalement, j’aurais fait une série.

Il est assez rare de trouver une telle mise en scène au cinéma, même quand il s’agit, comme vous, d’un metteur en scène de théâtre qui passe derrière la caméra. Avez-vous eu l’impression d’inaugurer une nouvelle voie ?

Non, pas du tout. Je n’avais aucune intention de cet ordre. C’était assez difficile de le faire et de trouver un producteur. C’était l’époque où il y avait un essor formidable du cinéma en Roumanie, dans les années 2010, avec une « nouvelle vague » portée par de jeunes cinéastes qui étaient très bien vus dans tous les festivals. À côté de cette jeune génération, j’étais parachuté comme un OVNI, un vieillard qui vient du théâtre. Et je n’ai donc pas reçu facilement d’appuis. Ensuite, le film a complètement été démoli par la critique en Roumanie.

Que symbolise le monde de Palilula ? On a l’impression d’être à la frontière d’une fantasmagorie, du subconscient des rêves et d’un souci de présenter le caractère du peuple roumain.

Le nom est celui d’un village que j’ai découvert en Roumanie ; il est également porté par d’autres villages des Balkans et un grand quartier de Belgrade. En Roumanie, il a une sonorité très drôle, d’où mon choix. Mais le monde de Palilula n’est pas un vrai tableau de la Roumanie. Bien sûr qu’il y a des choses réelles de la vie en Roumanie, mais ce n’est pas un portrait du monde roumain, ni satirique ni social. C’est la voix-off d’un personnage, le docteur Serafim, qui raconte l’histoire. Alors il a tous les droits d’inventer. Si quelqu’un vous raconte une histoire, vous ne pouvez rien vérifier sur sa véracité. Donc Palilula n’est pas une image du peuple roumain, mais une image filtrée par une voix très subjective, qui voit les événements comme dans un rêve et peut les transformer comme il veut. J’ai puni le narrateur du film à la fin, le faisant avaler par une grenouille. La morale est qu’il ne faut pas tout prendre trop au sérieux.

Comment se sont passés la préparation du tournage et le tournage lui-même ?

J’ai trouvé un jeune producteur. Puis il a fallu une longue période pour trouver l’argent. On aurait évidemment voulu trouver plus. J’ai cherché pendant deux ans le lieu du tournage pour correspondre à cet univers imaginaire. N’ayant pas trouvé, j’ai décidé de tout faire en studio. Et, comme c’était trop cher, un des scénographes a trouvé une ancienne usine désaffectée sur le point d’être démolie. C’était une grande halle complètement délabrée. Il m’a proposé de le tourner ici et de l’utiliser comme un décor de théâtre, ce qui correspondait bien à l’histoire qui est effectivement très théâtrale. Donc, tout a été filmé là-bas, durant l’hiver très rude de l’année 2009. La halle n’avait pas de vitres, c’est comme si l’on tournait à l’extérieur. Il fallait filmer seulement la nuit pour avoir de la lumière uniquement artificielle. Donc les conditions étaient atroces. Mais on s’est beaucoup amusé car l’équipe était très enthousiaste à l’idée de faire ce film.

Entre un pianiste, un orchestre tzigane, un opéra et une bande originale, d’ailleurs très belle, la musique est assez présente dans le film. Pouvez-vous nous parler de ce choix ?

La musique tzigane et l’opéra faisaient partie de l’histoire, car les habitants de Palilula sont souvent dans la fête. Et la musique spécialement conçue pour le film a été composée par Vasile Sirli, avec qui je travaille beaucoup au théâtre depuis plusieurs années. Il a été le directeur musical de Disneyland Paris, en marge de son travail de compositeur.

Il y a également un propos politique dans le film. D’ailleurs, Palilula, est-ce l’âme roumaine des années 1970-80 qui aurait échappé à la dictature de Ceausescu ?

C’est une possibilité d’interprétation. Car une des manières d’échapper à la dictature était le délire fantasque, l’ironie et le rire. La blague, l’ivresse et l’humour était très importants à l’époque ; c’était un exorcisme, une évasion nécessaire due à la pression politique insoutenable, c’est donc un élément important du film car c’est ainsi qu’on vivait. La référence au Parti communiste et au couple Ceausescu faisait tout simplement partie du décor du film, mais je n’ai pas voulu tenir un propos politique spécialement.

Propos recueillis par Louise ALMÉRAS

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