Stéphan Gladieu publie un travail photographique intitulé Corée du Nord (Actes Sud), qui s’intéresse moins au pays, à sa géographie et à ses paysages, qu’à ses habitants, en une série de portraits dont l’artiste est coutumier. Une œuvre sobre et documentaire, dont la qualité tient surtout de sa vision d’ensemble.

Stéphan Gladieu continue à explorer le genre du portrait, qui fait sa réputation depuis près d’une trentaine d’années. C’est ainsi qu’il justifie a priori son approche, très formelle, qui consiste en un enchaînement de portraits de plain-pied, avec une pose frontale et un regard direct, donnant à voir une société donnée. Quoi de plus commun en effet que tel couple photographié devant un mouvement, que des enfants dans un parc d’attraction ou sur la plage, que des ouvriers dans leur usine, que des agriculteurs dans les champs ? Qui n’a pas chez soi autant de vignettes de sa propre vie, tissée de quotidien et de divertissement ?

Stéphan Gladieu, Corée du Nord, Actes Sud couvertureStéphan Gladieu justifie son cheminement artistique par le double fait qu’il était sous contrôle tout le temps qu’il était là-bas et qu’il veut rendre ses photographies familières des Nord-Coréens eux-mêmes, habitués aux visuels de propagande. Les portraits des dictateurs communistes remplacent sur le mur des maisons ceux de leurs habitants. La plupart d’entre eux n’auraient ainsi pas la même accoutumance à la photographie sinon journalière, du moins ordinaire.

« Je n’avais en effet réussi à trouver aucun travail photographique de fond sur la société nord-coréenne par des Nord-Coréens, explique Stéphan Gladieu, dans sa conversation avec Sam Stourdzé publiée dans l’ouvrage paru. Sur place, des recherches plus poussées m’ont enseigné que le portrait n’existe pas en tant que tel en Corée du Nord. Pas de photos de famille, guère de portraits personnels. L’individualité a peu de raisons de s’exposer dans une société où tout est pluriel, collectif, communautaire. »

Le résultat est ambigu. Contrairement au photographe suisse Nicolas Righetti dans Le Dernier Paradis, Corée du Nord (éd. Olizane, 2003), qui avait privilégié une esthétique évasive, se plaçant ainsi à la frontière du réel et du fantastique, Stéphan Gladieu opte pour une approche sobre et fixe. Prise séparément, chaque image est anodine, ne dégageant que peu de force, d’émotions, voire de nouveauté. Le cadrage et la luminosité sont évidemment travaillés, mais pour un rendu somme toute assez commun.

C’est dans la juxtaposition, l’accumulation des clichés que se dessine un arrière-pays. Toutes les personnes sont figées, sans mouvement, presque sans vie, effrangeant la tapisserie que tente de présenter, au fil des affiches et d’une communication choisie, Kim Jong-un. Le pays – et plus précisément Pyongyang, la capitale, où sont essentiellement prises ces photographies – semble comme pétrifié collectivement depuis plus de soixante-dix ans (seule la technologie spatiale permet de nous situer pleinement dans le XXIe siècle), ce que Stéphan Gladieu accentue par un choix de couleurs souvent ternes : les enfants ne jouent pas, ils posent devant les attractions ; les couples ne s’embrassent pas, ne font montre d’aucune tendresse autre que des mains entrelacées ; les danseuses semblent clouées sur la place comme des statues bariolées ;  les paysans semblent comme absents de leur terre…

La critique du pays, derrière cette humanité coagulée, est palpable : le monument à la gloire du « grand leader généralissime Kim II-sung et du grand leader généralissime Kim Jong-il » semble plus énergique que les trois petits écoliers venus les fleurir, tandis que les images du régime disséminées dans la rue Sungri, dans une station de métro et en bordure d’une ferme collective de Pyongyang, dans un centre de vacances de Wonsan ou encore dans une usine de textile de la capitale, offrent une vitalité dont semblent dépourvus les personnes photographiées au premier plan.

Plus que la qualité visuelle ou l’originalité surprenante de telle ou telle photographie, c’est l’idée générale du projet documentaire qui est intéressante dans le travail de Stéphan Gladieu. Nous n’y découvrons hélas pas d’éléments insoupçonnés relatifs à la Corée du Nord mais avons une froide confirmation de ce qui nous est déjà transmis par les médias et les discours occidentaux officiels, et qui le fait de toute dictature prétendument autosuffisante.

Pierre MONASTIER

 

Stéphan Gladieu, Corée du Sud, Actes Sud, octobre 2020, 160 p., 35 €

 

Stéphan Gladieu, Un couple marié au Zoo central. Pyongyang (© Stéphan Gladieu)

Stéphan Gladieu, Un couple marié au Zoo central. Pyongyang (© Stéphan Gladieu)

 



 

 

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