CRITIQUE – Pourquoi une jeune fille décide-t-elle un jour de tuer son père ou son mari ? Cette question vertigineuse est au cœur du nouveau documentaire du réalisateur iranien Mehrdad Oskouei. Un film poignant, tout en fragmentation.

Synopsis – Le réalisateur suit la vie d’un groupe d’adolescentes qui purgent une peine dans un centre de détention pour jeunes filles coupables du meurtre de l’un des hommes de leur famille. Avec la caméra en témoin, elles révèlent leurs pensées intimes, leurs sentiments et leurs doutes.

Le réalisateur iranien Mehrdad Oskouei continue de creuser son sillon, après Les derniers jours de l’hiver (2011) et Des rêves sans étoiles (2016), déjà distribués en France par les Films du Whippet. Le premier se déroule dans une maison de correction pour mineurs à Téhéran et collige les témoignages de sept jeunes garçons ayant commis des vols ou consommé de la drogue, tandis que le second se concentre sur des adolescentes détenues dans un centre de réhabilitation pour différents crimes et délits. La nature de ces derniers ne constitue pas le cœur du propos, le cinéaste s’attachant à la vie quotidienne et au ressenti des jeunes filles. C’est la raison pour laquelle il a décidé de réaliser un troisième opus, qui « se concentre sur l’acteur du meurtre », sur le « pourquoi » et non le « comment ».

« Même après des années de prisons, elles restent convaincues d’avoir été dans leur droit, explique-t-il dans sa note d’intention. Mais pourquoi une femme en arrive-telle à tuer son mari avec l’aide de sa fille ? Que s’est-il réellement passé pour les mener à un tel acte ? Dans ce film, on voit les meurtres sous l’angle des criminelles : les femmes et les filles. Je voulais examiner leur acte meurtrier sous différents angles, comprendre et découvrir leurs raisons et déterminer si l’acte lui-même avait été difficile à accomplir. Certaines disent qu’elles auraient dû divorcer plutôt que de tuer, mais qu’advient-il quand le divorce est décidé par le mari sans le consentement de la femme ? Allaient-elles porter le poids de leur crime pour le restant de leur vie ? »

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Ce nouveau documentaire, Sunless Shadows, retourne donc dans le centre de détention et de réhabilitation de Téhéran, où sont incarcérées plusieurs adolescentes mineures coupables d’avoir tué, qui son père, qui son mari, qui son beau-frère… Elles se nomment Negar, Sara, Panda, Mahsa ou encore Aïda qui, nous l’apprenons à la fin du documentaire, s’est suicidée quelques semaines après sa libération. Il faut y ajouter Somayeh, qui fait le lien avec le précédent opus : incarcérée durant Des rêves sans étoiles, elle a été libérée mais continue de venir visiter les jeunes filles encore prisonnières. Sa parole, importante en tant que contrepoint de la narration, porte la fébrilité d’une liberté toujours espérée et toujours redoutée.

La mise en scène alterne des séquences face caméra, durant lesquelles les jeunes filles se livrent sur leur crime, sur ce qu’il implique pour elles et leurs proches, sans présence du réalisateur (qui a laissé une caméra à disposition dans une pièce isolée, comme un confessionnal), et des vignettes de vie quotidienne, dans le dortoir, le jardin ou dans la prison des mères. Les témoignages sont forts, brutaux, la plupart du temps sans remords. Elles dessinent par leurs mots souvent francs et simples, rarement balbutiants, l’étranglement, l’impasse d’une existence passée qui ne pouvait que conduire au crime, sans conscience des conséquences, de la prison, toutes tournées qu’elles sont vers cette « libération » de leur bourreau.

Nous prenons en pleine face cette parole cinglante, qui dessine un paysage terrifiant, un système dans lequel l’homme – le mâle – a les pleins pouvoirs, son alter ego féminin n’ayant ni soutien familial, ni recours légal, policier ou juridique. Mehrdad Oskouei privilégie la parole nue pour sa puissance de vérité, de simplicité, de crudité involontaire. Aucune des adolescentes ne cherche à minimiser son acte, dont elles ont une conscience aiguë ; presque toutes n’y voient cependant qu’une conséquence invincible d’une injustice fondamentale. Tous les hommes tués nous apparaissent ainsi comme des tortionnaires, des oppresseurs, des potentats domestiques.

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Le procédé est efficace, en ce qu’il révèle un problème de société dont nous soupçonnions déjà la réalité, le régime islamique en Iran n’étant pas réputé des plus tendres envers les femmes. Nous en percevons davantage les conséquences concrètes, dans leur ensemble. Si la volonté du réalisateur est de nous montrer les histoires et les causes de ces meurtres – qui sont à quelques nuances près les mêmes d’une jeune fille à l’autre –, alors Sunless Shadows est parfaitement exécuté, d’une efficience à toute épreuve.

Mais il y a comme un paradoxe inhérent à ce film : si ces filles sont globalement attachantes, nous ne parvenons pas à nous y attacher singulièrement. L’approche kaléidoscopique, parfois trop éclatée, fait que nous ne les différencions pas toujours ; les visages se superposent, les souffrances s’entremêlent, les traits individuels se fondent les uns dans les autres. Elles forment un groupe de victimes, alors même que – paradoxalement – elles nous ouvrent ponctuellement une porte, du moins une fenêtre, sur leur sanctuaire intérieur.

Il y a une distorsion entre cette intimité abyssale et le fait que nous ne sachions rien d’elles, entre cette intimité et le fait que nous ne connaissions rien de leur vie quotidienne avant le meurtre. En tant qu’Occidentaux, nous ressentons naturellement un sentiment de révolte devant ce qu’elles vivent, le documentaire nous offrant une ouverture sur le traitement des violences faites à ces femmes dont le seul recours est de tuer ; mais ce sentiment que nous éprouvons est dans le même temps conditionné au fait que l’Iran nous demeure hermétique en son ensemble. La confidence devient dès lors davantage un témoignage – précieux et poignant – qu’une véritable rencontre.

Pierre GELIN-MONASTIER et Pauline ANGOT



Mehrdad Oskouei, Sunless Shadows, Iran – Norvège, 2019, 74mn

Scénario : Mehrdad Oskouei
Photographie :
 Mehdi Azadi
Son :
Parsa Karimi, Mahmoud Khorsand 
Musique :
 Afshin Azizi 
Montage :
 Amir Adibparvar

Directeur de production : Vahid Hajilouei
Producteur exécutif : Siavash Jamali
Producteur : Mehrdad Oskouei
Production : Oskouei Film Production
Co-producteur : Carsten Aanonsen
Coproduction : Indie Film
Diffusion : Les Films du Whippet

Sunless Shadows de Mehrdad Oskouei

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