VIDÉO – The Housewife de Yukiko Mishima raconte l’histoire d’une femme, épouse et mère au foyer, qui rencontre son ancien amant de faculté et voit soudain ses désirs revenir à la surface. Un film tout droit venu du Japon, à voir dans les salles.

C’est donc en rencontrant son ancien amant de faculté, un homme marié à l’époque de leur relation et, dans l’aujourd’hui du film, redevenu célibataire, que Toko voit soudain renaître en elle l’envie de reprendre son métier d’architecte, abandonné à la naissance de sa fille Midori ; elle voit surtout resurgir le désir d’être pleinement femme, non seulement par son travail mais également à travers une relation passionnée avec son amour de jeunesse.

 

Ma critique de ce film pourrait reposer entièrement sur le glissement de sens qu’induit le changement du titre de l’œuvre : The Housewife est une adaptation du roman Red, de la romancière Rio Shimamoto, paru en 2014. De Red, titre symbolique qui convoque aussi bien la passion et la fureur, le feu et le pouvoir, le sang et le péché, nous sommes donc passés à la femme au foyer, à la fois mère de famille et ménagère, c’est-à-dire à une simplification apparemment sociale, et en réalité morale.

Cette réduction à l’occidentale n’est pas sans conséquence, puisqu’elle accentue le déchirement de Toko, interprétée tout en finesse par l’actrice Kaho, du côté d’une dualité rudimentaire. C’est évidemment en Occidental que je juge cette œuvre arrivée sur nos écrans, et non en Japonais, le pays du Soleil-Levant m’étant, en dépit de certaines affinités, une terre étrangère. Or pour l’Européen que je suis, ce film semble une reprise d’œuvres qui l’ont précédé.

Nous ne sommes plus au temps du Lys dans la vallée, où la vertu était élevée au sommet des valeurs morales ; il faut un chef-d’œuvre tel que In the Mood for Love pour en entrevoir les nuances les plus contemporaines. Depuis Balzac, il y a eu quantité d’œuvres artistiques déployant d’autres horizons, des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos à Sur la route de Madison de Clint Eastwood, en passant par Une maison de poupée de Henrik Ibsen, pièce de théâtre dans laquelle Nora fait le choix, contrairement à Francesca Johnson, incarnée par Meryl Streep dans le film de Clint Eastwood, de quitter mari et enfants.

Il y a de fait plusieurs ressemblances entre la pièce du dramaturge norvégien et le film de la cinéaste japonaise, à commencer par la présence de la mort qui rôde à proximité de leur héroïne respective. Mais là où elle s’incarne subtilement dans le docteur Rank, pour lequel Nora n’éprouve qu’une amitié, elle est exposée plus frontalement dans The Housewife : Kurata, l’amant de Toko joué par le ténébreux Satoshi Tsumabuki, est donné comme mourant. La mort, dans les deux cas, joue le rôle de révélateur, donc de libérateur. Mais à la fine sensibilité se substitue, dans le cas présent, une matraque sentimentale. Nous pouvons être émus par la situation ; nous ne sommes pas touchés profondément.

Le film nous raconte finalement, en plus de deux heures, le cheminement d’un être dont on ignore totalement la vie de couple, en dehors des scènes du début assez caricaturales de la femme au foyer, puisqu’il n’est presque plus question de cette réalité par la suite, dès lors que Toko se met à travailler, à l’exception d’une soirée de Noël destinée à nous rappeler que l’héroïne va devoir poser un choix de vie. La réalisatrice, qui s’était concentrée sur l’épanouissement passionnel de Toko dans sa vie professionnelle et adultérine, semble alors se rappeler brusquement qu’il faut montrer qu’il y a une tension, une dualité, un acte difficile à poser… et hop, c’est Noël !

De la jeune femme baignée de lumière et habillée de blanc au début du film à cette femme contrastée, toute vêtue de noir au terme de l’histoire, avec évidemment des scènes où noir et blanc cohabitent à égalité au milieu, il n’y a qu’une suite logique d’événements : rares sont les questions tant chaque scène nous énonce irrémédiablement, par des ficelles plutôt évidentes, ce qui s’apprête à advenir.

Yukiko Mishima aurait pu exploiter la malédiction interminable qui s’abat sur l’enfance, chaque génération blessant impitoyablement les innocents qui lui succèdent. C’est le cas de Toko et Kurata, victimes d’une faille originelle engendrant une absence, donc un manque primordial. C’est peu à peu le cas de Midori, qui aboutit à l’impitoyable scène finale. Que l’être humain conquière sa liberté, intérieure et extérieure, est un combat on ne peut plus juste. Mais une telle lutte ne peut se contenter, l’instar de la recommandation de la marquise de Merteuil au vicomte de Valmont, de scander implicitement chaque scène d’un : « Ce n’est pas ma faute. »

Le traitement de l’histoire, qui évacue donc les complexités réelles, pourrait faire penser à un premier film. Mais il y a tout le travail de l’image, des plans et de la lumière, qui donne à cette œuvre une esthétique juste, intime et chaude, d’une grande poésie par endroits, soulignant que Yukiko Mishima a su en partie compenser comme réalisatrice – et comme directrice d’acteurs, tant sa distribution est réussie – ce qui lui a manqué comme scénariste.

Pierre GELIN-MONASTIER

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The Housewife
de Yukiko Mishima

Japon | 2020 | Couleur | Durée : 2h03
Avec Kaho, Satoshi Tsumabuki et Tasuku Emoto
Sortie au cinéma : le 9 mars 2022
Distribution : Art House Films

 



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