Le monde se divise en deux catégories : ceux qui veulent vivre leur vie raisonnablement, puis mourir sans faire de bruit, et ceux qui dansent sur les volcans, bravant continuellement les dangers, les obstacles et les échecs. Petit enseignement sur la valeur de la vie – la nôtre.

L’air de rien

Je m’arrête devant une librairie et regarde amusé les titres en devanture : Les vertus de l’échec Le pouvoir de l’échec… waow l’autre trop facile : une touche de psychologie de comptoir, deux doigts de philo prédigérée, trois citations à l’arrache, ça ne fait pas une vie intérieure. Allons bon, notre vie à tous est un combat, qu’on le veuille ou non, quelles que soient les manières dont on se protège, et quand on quitte la guerre des boutons pour des vraies guerres, il faut des armures de titane et de solides arguments.

J’adore les dichotomies : le monde se divise en deux catégories. Il y a ceux qui moulinent avec les événements, en s’accommodant de ce qu’ils peuvent, à la surface des choses ; ceux-là ont pour projet principal de leur vie de mourir sans avoir trop souffert, sans avoir trop désiré, après avoir aimé raisonnablement – pas trop, juste ce qu’il faut –, et surtout, surtout : avoir proportionné leur effort de vie à des résultats calculables, anticipables, normés, politiquement corrects : ne pas se faire repérer, passer sous les radars, atteindre la retraite sans trop de vagues. Ah le rêve ! Ah l’idéal ! Devenir « l’homme-moyen » dont parlait la philosophe Ortega y Gasset voici un siècle. Être juste exactement ce qui est attendu, en terme de salaire, en modèle de voiture, en nombre d’enfants. Avoir des rêves pas trop grands, jusque ce qu’il faut. Et puis mourir discrètement, sans faire trop de bruit, comme on a vécu.

Mais le poète a peut-être raison. « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience » (René Char). L’autre branche de la dichotomie met à part ceux qui, parmi les eaux violentes de la vie, prennent au sérieux les enjeux qui y sont cachés comme des filons. Les drames, les défis, les défaites, tout cela leur est nourriture. « Ce qui est grand tient dans la tempête » disait Platon, mais il y a bien plus : toute une race d’hommes et de femmes n’existent qu’à proportion des obstacles dont ils font leur pain quotidien. Ne pas réussir – et alors ? essayer –, échouer, bravo. S’y mettre, tomber, se relever, encore et encore – voilà les dieux, voilà les géants. Nous mourrons tous : s’y préparent mieux que les autres ceux qui affrontent la mort et l’envisagent en face, à travers tous les risques possibles et les dangers acceptés. Memento mori : rappelle-toi que tu dois mourir, autant commencer aujourd’hui et danser sur les volcans ce matin même. Chaque matin, en finir peut-être.

C’est pour cela que, dans une ambiance où tout le monde se protège de la mort avec un parapluie (une retraite solide, une voiture rapide, une situation qui claque, plein de réussites dans les pognes…), il faut résister en tenant haut l’échec et l’insuccès. Grands sont les perdants qui ont essayé, ceux qui changent la monnaie des habitudes en l’or de l’audace.

La vraie carrière d’un homme est intérieure : que se donne-t-il comme cap, que supporte-il comme injustice, jusqu’où va-t-il dans les relèvements ? Le métier d’humain est une tâche d’esprit. Ai-je résisté à l’esprit du temps au nom de valeurs supérieures ? qu’ai-je sacrifié, qu’ai-je donné, jusqu’à quel point ai-je tout misé sur le rouge parce que le pari en valait la peine ? Je ne suis homme, je ne suis femme, que lorsque j’ai tout risqué et parfois tout perdu. Les grands résistants le savent, nous devons l’apprendre : ceux qui voguent à la surface, comme les autres, vont vers le grand fleuve de l’oubli tandis que restent immémoriaux les êtres de feu et de pierre qui, même dans l’échec, voient plus et supportent d’avantage, parce qu’ils ont raison. Même à contretemps.

Vive l’insuccès et que grandisse l’humiliation ! De ces meules impitoyables sortent les quatre farines dont on fait le pain d’une vie humaine : la force, la tempérance, la justice et la prudence. Si d’une épreuve sort un tel froment, elle porte tout le fruit nécessaire et la seule œuvre qui compte dans une vie humaine – celle de l’esprit – sera consumée et accomplie. La seule carrière qui vaut est toute entière morale, intérieure et spirituelle : ce que je fais de l’échec seul compte et ceux qui n’en ont connu aucun ne peuvent dire qu’ils ont réussi leur vie puisque rien ne les a sondés ni pesés sur la balance du doute.

Emmanuel TOURPE

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Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


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