Il existe une méthode en trois actes très précis pour faire reculer cette monstrueuse année 2020 dans sa grotte. La première étape consiste à se recueillir en soi-même. Une disposition difficile tant elle est opposée à tout ce qui est fait dans l’audiovisuel.

L’air de rien

Trois étapes, donc, au minimum, pour opposer un front serein à la gueule bestiale de cette année 2020 – et mufle contre mufle, tête à tête, faire reculer le monstre jusque dans sa grotte. On les a déjà dites en principe : entrer en soi, donner du sens, décomposer les parties. Voici la première exhaustivement, telle qu’elle apparaît comme un règlement pour remettre de l’ordre à l’intérieur de nous.

Cette disposition initiale nous est la plus difficile car elle semble trait pour trait opposée à tout ce que nous faisons dans l’audiovisuel. Notre métier est d’habiller de lumière ce qui est obscur, de donner voix à ce qui n’en a pas, et par-dessus tout d’extirper des caves où on les cache les trésors de la vie. Nous sommes commis à mettre au jour les choses de la nuit et à transformer les silences en sons clairs et distincts : scénarios, écritures, spots, éclairages, édition et programmations, nos métiers ont pour point commun de représenter dehors les dedans, de rassembler en une cohorte de mots et d’images ce qui sans nous ne serait que des fantômes de choses.

C’est pourquoi la toute première disposition philosophique qui ici est requise pour affronter philosophiquement le désastre nous est la moins naturelle de toutes. Elle est même en tous ses aspects l’inverse de ce que nos métiers savent faire. Elle nous est particulièrement difficile à nous autres gens costumés et enfants de la scène par sa double exigence qui nous est deux fois redoutable.

Première exigence philosophique, si dure à satisfaire pour nous autres : se dépouiller des masques et des faux-semblants qui font, par nature, notre métier de représentation. Jeter bas l’avatar, se dévêtir des costumes accumulés par métier, se mettre à nu. Aucune avancée intérieure dans les voies de la paix et de la sérénité si l’on ne se dénude pas, maintenant, des ambitions comme de l’image sociale. Être soi-même nûment face à soi-même : règle numéro 1 de l’ordre intérieur. Qu’il est dur pour les métiers de l’image de n’en avoir plus aucune, pour les métiers du son de retourner au radical originaire de toute parole. Ce n’est pas pour rien qu’un grand philosophe français, Louis Lavelle, a dit du silence qu’il était l’atmosphère de l’esprit – nous autres de l’audio-visuel sommes appelés pour nous rencontrer nous-mêmes au dépouillement de tout bruit et de toute lumière. À la nudité.

Deuxième exigence philosophique, consécutive et plus essentielle encore : s’il faut retirer le voile du maya, l’illusion comprise en toute projection de nous-mêmes, ce n’est pas encore là le sommet de l’acte de sagesse ; ce n’est donc pas encore la trace de la joie. Toute la tradition philosophique depuis Socrate le sait, le dit et le répète, c’est l’acte de naissance oublié de notre civilisation : il s’agit de nous tourner à l’intérieur, de cadrer et de zoomer, non pas vers le flux extérieur de ce qui passe, fut-il COVID, mais vers l’origine de nous-mêmes. Se recueillir d’abord en soi-même ; aiguiser son attention ensuite ; consentir enfin. Le mouvement vers soi n’est pas naturel dans une société faite pour le divertissement ; les anciens avaient le beau mot de « réflexion sur soi », comme un miroir intérieur, pour donner à penser cette rencontre avec soi. Règle numéro 2 du règlement d’ordre intérieur.

Se dépouiller de toute image et de tout le bruit autour de soi, donc ; se tourner à l’intérieur pour se rencontrer soi-même, par recueillement, attention, consentement. C’est ici précisément, au croisement de ces deux efforts, que commence le chemin de la paix.

Emmanuel TOURPE

Lire les chroniques précédentes d’Emmanuel Tourpe :
Il est où le bonheur, il est où ?
À qui perd gagne – 2020, meilleure année de l’histoire

 


Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


 

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