Terrence Malick compose une formidable ode à la vie intérieure, à ce lieu de discernement, de vérité et d’amour que l’homme doit sans cesse conquérir et chérir, pour fonder ses actes et ses paroles, c’est-à-dire sa liberté et jusqu’à toute possibilité de relation, de fraternité, de communion.

Le film sort ce mercredi 6 mai sur les plates-formes VàD.

Synopsis – Inspiré de faits réels. Franz Jägerstätter, paysan autrichien, refuse de se battre aux côtés des nazis. Reconnu coupable de trahison par le régime hitlérien, il est passible de la peine capitale. Mais porté par sa foi inébranlable et son amour pour sa femme, Fani, et ses enfants, Franz reste un homme libre. Une Vie Cachée raconte l’histoire de ces héros méconnus.

Immensité et fragilité

Dans le style somptueux qui le caractérise, Terrence Malick construit un film en miroir, qui conjugue la grandeur de la nature – qui est création à ses yeux – avec le drame d’une existence pauvre et lumineuse, celle d’un couple de paysans autrichiens vivant sous le nazisme. Si le maniérisme (très) esthétisé du réalisateur peut parfois agacer, si le montage hachuré fatigue parfois les yeux et l’intelligence, il faut bien reconnaître que ce sont les seuls défauts formels de cette œuvre par ailleurs remarquable.

Terrence Malick alterne les plans larges embrassant les somptueux paysages montagneux et les plans plus resserrés sur les êtres humains, si fragiles en comparaison et pourtant immensément dignes, qu’ils filment souvent en contre-plongée comme pour manifester que leur existence s’intègre dans un monde qui les précède et les déborde tout à la fois.

À quoi bon ?

Après avoir été mobilisé une première fois, pour suivre une formation militaire, Franz Jägerstätter se promet de ne plus y retourner, ne pouvant cautionner le régime nazi. Dans la réalité, Franz Jägerstätter voit dans le nazisme une opposition radicale au catholicisme, si bien qu’il est le seul à s’opposer à l’Anschluss dans son petit village de Saint-Radegund (ce que les autorités préfèrent maquiller lors du référendum), village qui se trouve – ironie de l’Histoire – à une trentaine de kilomètres de Branau am Inn, où est né un certain Adolf Hitler.

Dans le film, sans doute pour lui conférer une dimension plus universelle, Franz Jägerstätter devient essentiellement un objecteur de conscience, certes guidé par des principes évangéliques, mais dont les convictions sont d’abord celles d’une personne qui ne conçoit pas de ne pas agir en vérité avec elle-même, avec ce qu’elle porte au plus intime de son être. Il refuse de prêter serment à Hitler, ce qui lui vaut arrestation, torture et mise à mort ; plus encore, il entraîne indirectement sa famille dans son acte d’insubordination, causant l’opprobre sur ses trois filles et – surtout – sur sa femme, admirable, dont nous suivons comme en résonance le cheminement intérieur. Car Une vie cachée est aussi une magnifique histoire d’amour.

Tout au long de ce qui ressemble, imperceptiblement signifié par la musique (prologue de la Passion selon saint Matthieu de Bach, Agnus Dei de Kilar, Psaumes de la repentance d’Alfred Schnittke, etc.), à la passion du Christ, Franz Jägerstätter subit différents interrogatoires sur le sens profond de son acte. Pour qui se sacrifie-t-il ? « Un homme peut-il se laisser mettre à mort pour la vérité ? » Ne comprend-il pas qu’il « choisit » également pour ses proches ? Ou, selon la suggestion du prêtre qui vient le voir peu avant sa mort, ne peut-il pas prononcer les mots du serment du bout des lèvres sans engager son être tout entier, Dieu sondant les cœurs et pouvant faire la part des choses ?

L’étreinte amoureuse de l’être, de tout être

Mais pour Franz Jägerstätter, il ne saurait y avoir de distorsion entre l’intelligence, le cœur et la parole. Il met le poids de son existence aussi bien dans le champ qu’il laboure que dans le verbe qu’il énonce, tout autant dans l’amour qui l’unit à sa femme que dans le respect sans jugement qu’il accorde aux êtres qui lui font face, fussent-ils des ennemis politiques. Son insoumission n’est pas révolutionnaire, ni même colérique ; elle est dans l’écoute attentive à ce qui le fonde, dans le sanctuaire de sa conscience. Il porte en lui la question de l’enfant que la réflexivité n’a pas encore submergé – « pourquoi ? » – et qui cherche à appréhender l’irruption massive d’un réel qui le heurte et menace de l’engloutir.

Le réel, dans l’œuvre de Terrence Malick, consiste donc en cette double adéquation d’un homme avec ce qui le précède intérieurement et ce qui l’entoure extérieurement, c’est-à-dire avec tout l’être et tous les êtres. Sans ce réel, qui est une concordance amoureuse de l’être à ce qu’il porte au plus profond de lui et que nous pourrions qualifier de foyer de la vérité, l’homme s’expose aux logiques les plus diverses, se séparant de ce qui le fonde et de ce qui l’ouvre à l’autre, selon les idéologies des temps successifs.

La vérité vous rendra libres, lit-on dans l’évangile de Jean (8,32). C’est précisément lorsqu’il quitte la logique de sa survie, lorsqu’il s’extrait d’une forme d’asservissement qui consisterait à choisir entre la vie et la mort, lorsqu’il accepte d’être dépris de cet enjeu binaire pour obéir à la vérité viscérale qui a forgé au fil des ans sa personne, que la libération advient.

« Quand on a fini de vouloir vivre à tout prix, une lumière vous inonde », dit-il (phrase citée de mémoire). Le combat pour la vérité mène ainsi à la liberté de l’âme. Le vocabulaire que nous employons, explicitement chrétien pour respecter l’esprit du film, ne s’arrête cependant pas – fort heureusement – aux frontières de la religion. L’expérience vécue par Franz Jägerstätter, pour être intime au plus haut degré, n’en éclaire pas moins certains événements et observations que nous constatons tous, un jour ou l’autre, en nous et au-delà de nous.

Apprendre à chercher en nous-mêmes et pas ailleurs

Nous pensons comme en écho à la magnifique Etty Hillesum, jeune femme juive et mystique, morte à Auschwitz en novembre 1943, trois mois et demi après Franz Jägerstätter. Il faut lire son journal, Une vie bouleversée : journal 1941-1943, ou encore ses lettres écrites à Westerbork, du nom du camp de transit néerlandais où elle séjourna durant deux années. Plus ses libertés sont bafouées, plus les persécutions redoublent, plus son impuissance première se meut en une liberté ferme et rayonnante. « La saloperie des autres est aussi en nous, écrit-elle. Et je ne vois pas d’autre solution que de rentrer en soi-même et d’extirper de son âme toute cette pourriture. Je ne crois plus que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur, que nous n’aurons d’abord corrigé en nous. L’unique leçon de cette guerre est de nous avoir appris à chercher en nous-mêmes et pas ailleurs. »

Il n’est pas question ici de jeter la pierre à ceux qui ont fait de la lutte sociale et de l’insurrection populaire leur choix de vie, tant les injustices peuvent légitimement susciter en l’homme un sentiment de révolte, mais de discerner et d’étreindre la pierre angulaire au principe même de notre être, de nos engagements, de nos combats, parce qu’elle seule transforme nos actes et nos paroles en authentiques dons. Etty Hillesum et Franz Jägerstätter ont revêtu l’étoffe des grands ; ils ne recherchent pas d’abord la victimisation de soi ni la culpabilisation d’autrui, mais le chemin d’une unité intérieure seule susceptible d’accomplir leur être dans un amour total, pour les autres et pour le monde.

En ce sens, les écrits d’Etty Hillesum et le film de Terrence Malick invitent à une perpétuelle conversion au réel, car si vérité et liberté sont intimement liées, il faut garder à l’esprit que le verbe employé par l’évangéliste est au futur : la liberté n’est pas un bien que l’on thésaurise, elle est un horizon vers lequel on pérégrine. Comme si la liberté ne pouvait se dévoiler qu’a posteriori. C’est ainsi que la mort de Franz Jägerstätter ouvre au pardon – celui de la mère du héros à sa femme – et à la réhabilitation, par le village, par l’Église catholique (qui l’a béatifié en 2007), par le cinéma.

Pierre MONASTIER

avec Pauline Angot et Marie-Claude Gelin

 

 



Terrence Malick, Une vie cachée, Allemagne, 2019, 2h54

Sortie cinéma : 11 décembre 2019
Sortie VàD : 6 mai 2020
Genre : drame
Classification : tous publics

Avec August Diehl, Valerie Pachner, Michael Nyqvist, Jürgen Prochnow, Martin Wuttke, Maria Simon, Franz Rogowski
Scénario : Terrence Malick
Image : Jörg Widmer
Musique : James Newton Howard

Production : Iris Productions Inc., Studios de Babelsberg
Distribution : UGC, Orange Studio

En savoir plus sur le film avec notre partenaire CCSF : Une vie cachée

Crédits photographiques : Iris Productions Inc.

A Hidden Life - © Iris Productions Inc. (1)



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