Ilze Burkovska Jacobsen nous raconte son enfance en Lettonie lorsqu’elle n’était encore que la République socialiste soviétique. Une réalité terrible que nous, Occidentaux, peinons à voir… encore aujourd’hui. Sorti au cinéma en avril dernier, le film est aujourd’hui disponible en VOD.

Œuvre poignante, à la fois artistique et efficace, My Favourite War est un documentaire animé qui raconte l’enfance d’Ilze Burkovska Jacobsen en Lettonie, lorsqu’elle n’était encore que la République socialiste soviétique. Une réalité terrible que nous, Occidentaux, peinons à voir… encore aujourd’hui.

Dans les années 1970, la Lettonie est une République socialiste soviétique plongée au cœur d’une guerre invisible : la guerre froide. Pour nous, Français, cela renvoie parfois à une escalade un peu lointaine, entre les États-Unis et l’URSS, en dépit de l’ombre persistante des guerres mondiales. Au cœur des provinces baltiques, devenues en 1991 les pays baltes, la guerre froide était une guerre invisible aux conséquences bien réelles : régime autoritaire, déportation du moindre opposant en Sibérie, endoctrinement national dès le plus jeune âge, restrictions sociales et économiques en tous genres…

 

Ces répercussions, souvent lues dans nos livres d’histoire, n’ont souvent que la force de leur abstraction pour qui ne parvient pas à en ressentir les entailles, les incisions, les plaies à vif. C’est ce que nous donne à voir, avec grande efficacité, My Favourite War, film dans lequel la réalisatrice Ilze Burkovska Jacobsen relate son enfance aux souvenirs à la fois troubles et précis. Il n’est pas question ici d’exactitude historique, à la manière d’un universitaire ou d’un archéologue en quête de vérité définitive, mais d’une trajectoire singulière, à la subjectivité assumée, la cinéaste tentant, par ses souvenirs, de ressaisir les enjeux familiaux et historiques de son enfance, quand les morts héroïques écrasaient de toute leur mythologique illusion les vivants asservis.

My Favourite War s’inscrit dans le prolongement d’un courant né, ou plus exactement renouvelé en profondeur par le célèbre Valse avec Bachir, du réalisateur israélien Ari Folman, en 2008. S’en sont suivies des œuvres puissantes telles que Camp 14 : dans l’enfer nord-coréen de l’Allemand Marc Wiese, en 2012, L’Image manquante, du Cambodgien Rithy Panh, l’année suivante, ou encore – plus récemment – Chris the Swiss de la Suissesse Anja Kofmel, en 2018.

À chaque fois, l’animation vient au secours de la mémoire brisée, de la brûlure du temps et du traumatisme scellé dans la chair. Dans Valse avec Bachir, les images réelles n’interviennent qu’en conclusion du film, heurtant volontairement le spectateur de tout leur tranchant historique. Dans le cas présent, à l’instar de Camp 14 et de Chris the Swiss, Ilze Burkovska Jacobsen alterne les prises de vue réelles, dans lesquelles elle marche sur les traces d’un passé balayé par les années, et les séquences dessinées.

Peut-être le seul défaut de ce film réside-t-il dans le déséquilibre de cette oscillation parfois artificielle, faute d’un réel travail sur les images réelles qui n’apportent finalement que peu à l’ensemble. Ou peut-être est-ce pour dire que le présent n’est que le tamis dans lequel sont filtrés les caillots informes d’une meurtrissure hélas trop persistante.

Qu’importe : My Favourite War est un très beau documentaire dans lequel l’animation, simple et percutante, soutient parfaitement la dimension métaphorique du récit tout en assumant les réminiscences incertaines projetées par une adulte en quête de son enfance atrophiée, défigurée, morcelée.

Ce qui est saisissant dans cet acte de mémoire chorégraphié en un ballet d’impressions colorées, c’est de comprendre le figement de populations entières, des années durant, sous un linceul de mythes, de cendres et d’ossements ; c’est de percevoir que l’unité d’un peuple ne reposait en définitive que contre un prétendu ennemi invisible, émanation d’un nazisme chimérique jamais anéanti complètement et que l’URSS seule prétendait tenir en respect ; c’est de découvrir l’ignorance abyssale de toute réalité extérieure – occidentale, africaine, asiatique – dans laquelle des millions de personnes ont été maintenues ; c’est de saisir enfin que la Seconde Guerre mondiale n’a pris fin pour la réalisatrice, et probablement pour bien des Lettons, des Estoniens, des Lituaniens, que dans les années 1990, près d’un demi-siècle après nous.

Ce film, véritable cheminement mémoriel, miroir de toutes les dictatures passées et présentes, sort en salles ce mercredi 20 avril.

Pierre GELIN-MONASTIER

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My Favorite War d’Ilze Burkovska Jacobsen

Lettonie / Norvège | 2020 | Couleur | Durée : 1h22
Dessin et animation : Svein Nyhus, Laima Puntule.
Sortie au cinéma : 20 avril 2022
Distribution : Destiny Films

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