Le documentaire de Svitlana Smirnova, tout en nous rappelant la lutte meurtrière qui se déroule à l’Est de l’Ukraine, nous montre surtout la force et l’espérance d’hommes blessés par le conflit armé, dont les corps brisés les réduisent au confinement. Une respiration bienveillante et bienheureuse.

Le film sort ce mercredi 7 octobre au cinéma.

Synopsis – Trois volontaires ukrainiens, blessés lors de la guerre contre les Russes et les séparatistes, sont soignés à l’hôpital militaire de Kiev. Représentants trois générations, trois milieux sociaux, trois régions différentes, Dmytro Trompac, Oleksii Sokolovsky et Anatolii Fateev se rétablissent, s’ennuient, espèrent et préparent leur avenir.

Des humanités en souffrance

Pour son premier documentaire, la comédienne et réalisatrice Svitlana Smirnova s’empare d’un sujet délicat, celui des blessés de guerre, des « gueules cassées » (ou plutôt des « jambes brisées ») d’un conflit – même si la réalisatrice récuse ce dernier vocable, le trouvant aseptisé en comparaison avec la réalité – qui oppose les Ukrainiens aux Russes, voire les Ukrainiens entre eux, loyalistes et séparatistes. Guerre de frontières et guerre intestine s’entrecroisent, nécessitant mille et une nuances périlleuses dès lors qu’il s’agit d’aborder la lutte armée qui se déroule encore aujourd’hui à l’Est de l’Ukraine, dans les régions du Donbass et de Lougansk.

Si Svitlana Smirnova ne cache pas son opinion quant à la situation, elle évite intelligemment la complexité politique théorique pour concentrer son propos, son regard, par conséquent la caméra, sur des humanités singulières en souffrance, frappés par cette guerre atroce.

Âgés respectivement de vingt-deux, trente-sept et cinquante-cinq ans, Dmytro Trompac, Oleksii Sokolovsky et Anatolii Fateev ont tous les trois été atteints aux jambes : seul Oleksii Sokolovsky est capable de se tenir debout, avec des béquilles, tandis que les deux autres utilisent un fauteuil roulant de fortune, en attendant un possible rétablissement ou – pour Anatolii Fateev, dont les deux jambes ont été amputées après qu’il a essayé de désamorcer une mine spéciale – des prothèses.

Un engagement humain et spirituel pleinement assumé

Il nous est dit que tous trois sont d’une région de l’Ukraine et d’un milieu social différents : Dmytro Trompac a fait des études pour être conducteur de tracteur agricole mais n’a pas eu l’argent pour payer le permis de conduire ; Oleksii Sokolovsky, qui n’a pas fait d’études supérieures, est menuisier ; Anatolii Fateev, après avoir fait polytechnique, fut ingénieur en bâtiment. Ce qui frappe surtout, c’est l’homogénéité de leurs trois humanités. Si le plus vieux s’exprime avec davantage de facilité que le plus jeune, tous embrassent une même attitude humble, mettant à distance le principe même d’être un héros alors même qu’ils scandent continuellement le slogan : « Gloire à l’Ukraine ! Gloire aux héros ! »

Cette distanciation s’explique par le fait que chacun s’est engagé pleinement, en conscience : ils ont été là où ils pensaient devoir être, sur le front, dans la tourmente. Il ne peut y avoir de fanfaronnade dans l’accomplissement d’un destin assumé. Ils ne se pensent pas comme des victimes de la guerre, mais comme des partisans, voire des conquérants d’une liberté sans compromis. Chacun répond de ses motivations : alors qu’il s’apprêtait à le dénoncer, Anatolii Fateev a finalement pris la place de son fils qui, selon lui, fuyait ses responsabilités ; Oleksii Sokolovsky s’est engagé pour que ses deux fils n’aient pas à faire la guerre à l’avenir ; orphelin depuis ses dix-sept ans, Dmytro Trompac a rejoint l’armée pour préserver des parents, afin d’éviter le drame de l’orphelinisme à d’autres.

Ils ne se désolent pas de leur corps atrophié mais se montrent au contraire plein de gratitude, qui pour le chirurgien qui a sauvé leurs jambes, qui pour la nature qui ne cesse d’offrir ses bienfaits… Ils goûtent chaque instant vital ; celui-ci peut prendre l’aspect d’une femme (Oleksii Sokolovsky) ou d’un rayon de soleil (Anatolii Fateev). L’hommage à la création – la religion orthodoxe est profondément inscrite dans l’existence de ses trois hommes, à travers la visite de popes, la célébration de la messe, la pensée d’une vocation religieuse (la réalisatrice choisit par ailleurs un chant sacré oriental pour accompagner la visite du musée de l’armée) – sera l’ultime adresse, prononcée par Anatolii Fateev, de ce documentaire doux et rempli d’une espérance réaliste.

Le choix de la vie

Pour autant, et Svitlana Smirnova s’en défend non sans raison, We are soldiers n’est pas un film contemplatif : les trois hommes sont des survivants ; ils restent des combattants. Le combat de cette survie passe par le sport et la musculation qui ouvrent et clôturent le film. Les trois hommes, probablement choisis pour leur résilience, pour la beauté de cet élan vital et simple, se tiennent au plus près de la vie. De leur engagement passé dans l’armée ukrainienne à leur activité physique présente, la devise cousue sur l’épaule des blousons militaires demeure : « la liberté ou la mort ». Ils ont choisi la vie.

Il est souvent question, dans le cinéma et l’actualité, des traumatismes de guerre, des missions aussi laides qu’inhumaines. Le documentaire, tout en nous rappelant la lutte meurtrière qui se déroule non loin de la France, prend néanmoins le contrepied de cette facilité : il nous offre une respiration bienveillante et bienheureuse en nous montrant la force et l’espérance de ces hommes dont le corps brisé les réduit au confinement, faute de pouvoir se déplacer normalement. Sans la pandémie, ce film aurait dû sortir le 22 avril dernier, comme un étrange écho.

Seul bémol à ce film, qui paraîtra anecdotique pour beaucoup : le titre est, une fois de plus, en anglais, quand l’histoire est ukrainienne et la production française. Il est des patriotismes nécessaires qui se perdent hélas, encore et toujours, en ces temps de globalisation avancée.

Pierre MONASTIER et Pauline ANGOT

 



Svitlana Smirnova, We are soldiers, France – Ukraine, 2020, 61min

Sortie initiale : 22 avril 2020
Genre : documentaire

Avec Dmytro Trompac, Oleksii Sokolovsky et Anatolii Fateev
Musique : Thomas Roussel
Photographie : Matthieu-David Cournot
Montage : Nicolas Desmaison

Production : Com’on Screen (France) et ESC Films (France)
Distribution : ESC Films

En savoir plus sur le film avec CCSF : We are soldiers

 



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